Hommage au docteur Sam Krouck par ses enfants Corinne et Serge.

Papa est né en pleine tourmente des années 30, précisément le 24 février 33, 3 semaines après l’arrivée d’Hitler au pouvoir et 3 jours avant l’incendie du Reichstag qui permit aux nazis d’éliminer les communistes de la vie politique allemande.

Sans aucunement croire à une quelconque prédestination, je me permets d’introduire cette intervention par ces rappels historiques parce qu’ils ont, de façon directe et indirecte, marqué toute sa vie, ses choix, ses engagements mais aussi l’éducation, les valeurs, l’héritage qu’il nous a laissés, à Serge et à moi, et dont nous sommes aujourd’hui les dépositaires. Valeurs et héritage que j’essaye à mon tour de transmettre à mes enfants.

Il est né dans une famille pauvre d’immigrés juifs venus de Russie et de Pologne. Sa mère était couturière à domicile, son père marchand de fromages, non pas dans un magasin ou une crémerie mais sous le porche d’un immeuble du boulevard Saint-Denis comme il en existait à cette époque. Ses premières années se passent dans ce Paris alors populaire du 3ème arrondissement lorsqu’éclate la guerre.

Dès 1940, sa famille tombe sous le coup des lois de Vichy : c’est tout d’abord la perte de la nationalité française, son oncle Maurice, pourtant militaire de carrière, est rayé des cadres de l’armée car juif. Puis, c’est la décision du Commissariat général aux questions juives de mettre le modeste commerce de son père sous « administration provisoire ». En 1942, c’est le port de l’étoile jaune que Papa a toujours conservée et le 16 juillet la rafle du Vel d’Hiv à laquelle ils échappent miraculeusement. Un ami policier les avait en effet prévenus la veille. Papa nous a souvent raconté cette scène où ses parents avaient coupé l’électricité et préparé une corde confectionnée avec des draps pour s’échapper par la fenêtre si besoin était. L’appartement situé rue Saint Martin donnait en fait sur une cour intérieure permettant de rejoindre d’autres immeubles. Heureusement, au moment où la police est arrivée, les voisins sont intervenus pour dire que les Krouck étaient partis depuis longtemps et les policiers n’ont pas insisté. Papa avait alors 9 ans.

Ses parents tentent alors de passer clandestinement en zone sud mais ils se font arrêter et interner au camp de Douadic dans l’Indre puis assignés à résidence à la Souterraine dans la Creuse où ils restent jusqu’à la Libération.

Malgré la fin de la guerre, le retour à Paris est douloureux : l’appartement de la rue Saint Martin a été cambriolé et il faut repartir à zéro. L’oncle Maurice, dont on sait qu’il a été arrêté et déporté n’est pas revenu. Pendant plusieurs mois, Papa est allé l’attendre en vain à l’Hôtel Lutétia où arrivaient les survivants des camps. Ce n’est qu’en 1946 qu’un ancien camarade de déportation est venu leur annoncer que Maurice était mort lors de l’évacuation du camp d’Auschwitz par les nazis en janvier 1945.

Ces années d’après-guerre sont aussi celles de la maladie et du décès de sa mère. Ses parents n’étaient ni pratiquants ni croyants mais la coutume voulait que ce soit lui, l’unique fils, qui s’occupe de la toilette mortuaire de sa mère. Il nous l’a souvent dit, c’est cette expérience particulièrement éprouvante pour un adolescent alors âgé de 17 ans qui l’a amené à vouloir devenir médecin. Mais c’est aussi cette expérience qui l’a conforté dans son athéisme et dans sa défiance à l’égard des religieux, quels qu’ils soient.

Je ne vais pas dérouler ainsi toute sa biographie mais il ne fait aucun doute que ces années de guerre et d’après-guerre l’ont marqué à jamais. Face à l’ignominie du nazisme et du gouvernement de Vichy qui avait touché sa famille de plein fouet, les communistes et leur rôle dans la Résistance ont fait naturellement pour lui figure de modèles. Par ailleurs, la pauvreté dans laquelle vivait sa famille et les vexations subies au lycée à une époque où seuls les enfants de la bourgeoisie faisaient des études secondaires lui ont fait très tôt prendre conscience des injustices sociales. C’est de là qu’est né son engagement politique et qui a fait de lui l’homme que vous connaissiez tous.

 

Notre éducation a été tout entière marquée par cette histoire personnelle si étroitement liée à l’Histoire avec un grand H. Car Papa a été non seulement un témoin et un acteur engagé de son temps mais aussi un homme passionné d’Histoire. Je lui dois bien évidemment mon propre parcours et nombre de détails ou d’anecdotes que j’ai pu rapporter à mes élèves était puisé dans ce qu’il m’avait raconté et ce qu’il avait vécu.

Sa culture était immense, sa maison croulait sous les livres, sa curiosité insatiable. Le dimanche matin, nous étions réveillés par France Musique qui résonnait dans toute la maison. A l’époque, il faut dire que ça nous saoûlait un peu ! Quand il est tombé malade, c’est avec le casque rivé aux oreilles qu’il passait ses nuits d’insomnie à écouter de la musique classique ou France Culture. La dernière discussion que j’ai eue avec lui, une semaine avant sa mort, portait sur une émission de TV consacrée aux origines de l’homme qui l’avait beaucoup amusé tant les reconstitutions lui avaient paru ridicules. Selon son expression favorite, « c’était complètement con ! ». Et effectivement, c’était complètement con ! Son état de santé, fortement dégradé depuis quelques mois, ne lui avait en rien retiré sa vivacité d’esprit et son sens critique.

C’est aussi de cela dont nous lui sommes infiniment redevables. Il nous a appris à examiner et non pas croire, à se méfier des vérités apparentes, à ne pas hurler avec les loups. Toute sa vie, il a voulu comprendre, expliquer, débattre. Les innombrables messages de sympathie que nous recevons depuis une semaine sont là pour nous le rappeler : les discussions « avec Krouck » pouvaient être passionnées et passionnantes que ce soit avec ses proches, ses confrères, ses patients ou les camarades du parti.

Je me souviens, quand je passais à la maison médicale en sortant de l’école, de tous ces gens qui attendaient patiemment pour leur rendez-vous. Ils savaient que Papa était toujours en retard et que l’attente serait longue parce qu’avec lui, la consultation ne se limitait pas à un entretien médical classique. Il aimait les gens, parler avec eux et l’occasion était toujours belle d’en profiter pour discuter un peu politique ! Alors, forcément, ça durait plus longtemps que prévu mais personne ne semblait lui en tenir grief. L’année dernière encore, j’ai rencontré par hasard des gens qui, en entendant mon nom, m’ont demandé si j’étais de sa famille et ont tout de suite enchaîné pour me dire combien ils gardaient un bon souvenir de ces consultations d’un genre un peu particulier.

Mais Papa n’était pas seulement un homme humainement et politiquement engagé. C’était aussi un bon vivant. Il aimait manger, bien manger et même bcp manger ! lui qui avait été atteint de rachitisme quand il était enfant ! Pour rien au monde, il aurait refusé un bon restau ou une invitation à dîner et il prenait un réel plaisir à faire la cuisine quand des amis venaient à la maison. Ces dernières années, alors qu’il était théoriquement astreint à un régime strict, son petit déjeuner était composé d’un croissant sur lequel il étalait consciencieusement du beurre allégé et dans son café, il mettait un sucre, qui lui était pourtant interdit, auquel il rajoutait 2 sucrettes comme pour faire croire qu’il suivait son régime ! Certes, c’était pas sérieux mais Papa était un homme qui ne se prenait pas vraiment au sérieux.

Il plaisantait souvent, maniait l’ironie avec talent et était mu par un grand sens de la dérision. Je me souviens de ces parties de tarot, belote ou rami où il trichait sans vergogne et, quand il était pris la main dans le sac, prenait des airs hypocrites d’enfant de chœur. Je me souviens aussi de son sourire espiègle quand il parvenait, par jeu bien sûr, à entourlouper une caissière à Carrefour qui oubliait de lui compter un article. Au-delà de tous les éloges, de toutes ses qualités, c’est probablement ce côté roublard, vaguement anar, qu’il avait d’ailleurs hérité de son propre père, qui nous manquera le plus.

Malgré son anticonformisme, il était sensible aux conventions et aux symboles. Il disait souvent que, par-delà les convictions de chacun, il y a des règles à respecter, des gestes à accomplir, des coutumes qui rendent possible le vivre ensemble. Même s’il disait se moquer éperdument de ce qui se passerait au moment de ses obsèques, il aurait été très touché des marques de sympathie dont vous avez tous su faire preuve.

Comme je l’ai dit, Papa n’était pas croyant et n’imaginait certainement pas poursuivre sa vie dans un quelconque au-delà. Sa disparition marque seulement un terme à une existence qu’il aura tenté de remplir le mieux possible. Sa nouvelle vie, c’est celle qui restera dans nos mémoires, dans la mémoire de tous ceux qui l’ont connu et aimé et pour qui il restera un modèle.

4 thoughts on “Hommage au docteur Sam Krouck par ses enfants Corinne et Serge.

  1. Je me souviens d’un homme remarquable très bon médecin , alors que j’étais petite fille quand il venait voir mon père atteint d’un cancer , il avait toujours des paroles réconfortantes . De plus il disait à mon père Mr Leroy il ne faut pas fumer et lui fumait comme un pompier . Trop drôle dans ma mémoire . Quand il passait la porte de la maison on ne savait jamais à quelle heure il repartait .
    Merci à vous ses enfants d’avoir fait cet hommage .

  2. Je n’ai que des bons souvenirs de notre docteur Krouck et des Dr Jacquot de la maison médicale, des médecins humains avec des valeurs exceptionnelles.
    Je me souviens d’un jour où ado je râlais parce que j’attendais depuis longtemps dans la salle d’attente et où il me dit, va me chercher un paquet de clopes (alors qu’ils demandaient à ses patients de ne pas fumer) et je te prends tout de suite après.
    Une petite anecdote parmi d’autres.
    Très amicalement
    Jacqueline

  3. Je m’appelle Pierre Rougier et j’ai connu sam Krouck par Corinne sa fille il y a très longtemps mais ce monsieur m’a marqué c’etait effectivement une belle personne profonde et intelligente. Le type de rencontre marquante pour un jeune étudiant de 18 ans. Triste d’apprendre son décès
    Amitiés et bises â corinne et sa famille

  4. Mon frère le Dr. Samy Kossovsky sous-collait avec Sam . A l’époque, Samy était communiste , mais ne l’est pas resté. ils étaient très amis.
    Samy est mort le 10 nov 17

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